ESCRITORES



GREGÓRIO, LE PIANOLA ET MAMAN





Autor: Jorge Sá Earp
Título: GREGÓRIO, LE PIANOLA ET MAMAN
Idiomas: fra
Tradutor: Pascal Lauwers
Data: 16/03/2005

GREGÓRIO, LE PIANOLA ET MAMAN

 

Jorge Sá Earp

 

 

Il s’était réveillé tôt pour nettoyer la cage. Il faisait ceci avec discipline chaque semaine. Tous les samedis, il avait l’habitude de se lever à huit heures et demie avec ce réveil-matin qui lui brisait les nerfs. Il en avait perdu l’habitude. Pour cette raison, il paressait en se roulant dans l’écume des draps et des oreillers, en écoutant les oiseaux du matin ou une lointaine musique provenant d’une radio du voisinage.

Le café, il le prenait avec des gateaux, faits par la mere, enrobés de sucre et de cannelle. Elle, oui, dormait tard. Elle souffrait d’insomnies, ne tolérait pas les somniferes, qui, disait-elle, augmentaient ses constants maux de tête. Elle prenait son mal en patience ou déambulait à travers la maison en fredonnant une vieille aria d’opéra ou une chanson de Maurice Chevalier. «  Maman, il ne vous manque que les chaînes pour devenir le fantôme de cette maison », disait-il, dérangé parfois dans son sommeil par les pas de Mme Matilde dans le couloir.

Apres le premier repas du jour, il nettoyait la cage de Gregório, un coq de roche, cadeau de l’ami Rodolfo. Il mit sur le phonographe Che gelida manina avec Tiro Schipa et poursuivit sa tache de retirer avec soin le plancher de la cage, le laver dans l’évier, renouveler les graines de tournesol, le sésame et l’eau. Quelques voisins – d’apres les rumeurs qui circulaient dans la rue – se rassemblaient pour espionner avec sarcasme ce grand bonhomme en robe de chambre de soie rehaussée de motifs chinois, occupé à nettoyer la cage du coq de roche, religieusement tous les samedis matin. Les employées de maison ne cessaient de jacasser entre elles et ouvertement commentaient avec malveillance que le célibataire de la maison numéro 9 ne se marierait jamais.

Cependant, Lourenço ne se souciait que peu de l’opinion d’autrui. Enveloppé de sa froufroutante robe de soie, qui sur la peau lui procurait une impression de fraîcheur, il ne pensait qu’à la beauté de Gregório, à la délicatesse de son geste pour becqueter les graines de tournesol dans sa paume potelée ; et en toile de fond, Tiro Shipa inconsolable dans les bras de la moribonde Mimi.

Aux environs de dix heures et quart, Mme Matilde se réveilla. Elle se traînait lentement à travers le couloir et ce fut avec un murmure de la voix qu’elle salua le fils.

– Vous avez bien dormi ?

– Ah ! Ces insomnies me rendent la vie insupportable… Je n’arrive pas à trouver le sommeil… Passer la nuit est pénible…

– Vous l’avez au moins emporté hier soir en jouant contre vous-même à la patience ?

– Ne dis pas de bêtises. Et elle s’assit sur le fauteuil en velours vert usé, puisqu’elle savait que c’était Lourenço qui se chargerait de lui préparer le café.

– Dis à Geraldina de revenir travailler le samedi, Lourenço. Ceci est absurde. Nous payons une bonne – cheres comme elles le sont toutes – pour travailler seulement du lundi au vendredi. C’est absurde.

Lourenço soupirait et allait jusqu’à la cuisine. Geraldina l’avait connu à l’age de cinq ans. Elle était vieille et malade, et c’est pour cela qu’il lui avait dit de prendre aussi son samedi, pour pouvoir visiter sa famille à Niterói et passer plus de temps avec elle. Comment pourrait-il refuser, tres Sainte Vierge, une telle requête à Geraldina ?

Pendant qu’il préparait le café au lait de Mme Matilde, il sifflotait Che gelida manina. « Tu sais que cet opéra me fait toujours pleurer, Rodolfo ? » Non, Rodolfo n’y croyait pas, et se moquait même de sa sentimentalité. Il aimait l’opéra, cependant il ne s’en émouvait que rarement. Ce qui l’émouvait, c’était le spectacle, les décors, les costumes, les lumieres, les chœurs, les accords retentissants de l’orchestre. « Un jour viendra ou nous prendrons une loge », rêvait-il.  « Nous mépriserons profondément ce poulailler abject… »

Suite à son insistance, Lourenço accepta d’accompagner Rodolfo dans un bar à Copacabana apres avoir assisté à la Traviata.

– Quelle beauté, le Sempre Libera ! Violeta se réjouit des plaisirs mondains !

– Elle ne se réjouit pas, riposta Lourenço. Elle est divisée entre l’amour d’Alfred et celui du demi-monde.

– Alors, ne te divise pas entre retourner dans les bras de Mme Matilde et aller au Salomé avec moi ! revint à la charge Rodolfo.

Lourenço apprécia réellement le bar : sofa de velours mauve avec coussins de fausse peau de tigre et miroirs, beaucoup de miroirs. Il n’y avait pas encore grand-monde. Ils purent s’asseoir dans un coin, puisque c’était ce que préférait Lourenço.

– Un cocktail de fruits, commanda-t-il.

– Un cocktail de fruits, Dio mio ! Commande un alcool pour t’animer un peu. Tu as l’air tellement déprimé ces derniers temps…

– Bon, d’accord : un porto.

Rodolfo commanda alors un verre de porto et une vodka-tonic au serveur, un bel éphebe bronzé.

– Tu sais, Rodolfo, cela n’a jamais été mon genre de fréquenter les bars… Ah, je ne sais pas, cette musique moderne m’étourdit.

– Tu t’habitues.

Peu à peu, le bar commença à se remplir.

– Regarde là : ce garçon ne cesse de te dévisager.

– Que dis-tu ! Tu exageres… et Lourenço tambourina avec les doigts sur le verre de Porto.

Apparut une femme pleine de bijoux et tres maquillée, qui entama une conversation avec Rodolfo.

– Ne me laisse pas seul ! supplia Lourenço.

– Lourenço, je parle avec une de mes amies, c’est le comble ! Tu la connais : Malu, voici Lourenço dont je t’ai déjà parlé tant de fois. Lourenço, voici Malu…

Enchanté, enchanté et Lourenço finit par ne plus prêter beaucoup d’attention à la conversation des deux autres, malgré la, disons, jalousie initiale. Il ne s’agissait pas de jalousie, apres tout, mais d’une sensation jamais ressentie auparavant de vulnérabilité dans cette cage ou Gregório certainement ne se sentirait pas du tout à l’aise. Les voix montaient, l’agitation augmentait presque imperceptiblement. Soudain, un individu mince portant des lunettes et un toupet l’aborda. Lourenço sentit un frisson lui parcourir la colonne vertébrale. La voix eut difficile à passer, mais finalement il arriva à balbutier :

– Salut, tout va bien ? Lourenço.

Il s’appelait Benício, habitait Tijuca et travaillait dans une banque.

– Pourquoi ne lui offres-tu pas un verre, Lourenço ? lui souffla Rodolpho à un moment propice.

– Un verre ? Tu consideres que je suis du genre à payer des verres à des inconnus ?

Il offrit un whisky à Benício, conformément à son désir, sans cesser, cependant, d’observer à la dérobée le beau serveur. « Ah, celui-là oui. Benício utilise de la brillantine dans les cheveux… Quelle chose old-fashioned… »

De toute façon, ils se comprirent. Ils parlerent de banalités, comme de la cherté de la vie, de télé-nouvelles, d’un peu de politique et d’un peu de football – domaine dans lequel Lourenço n’était pas tres versé. Soudain, il sentit une claque sur la cuisse :

– Allons-nous-en ! – c’était Rodolpho.

– Déjà ?!

– Le bar est déjà en train de fermer. Vous ne vous en êtes pas rendu compte ?

Il arriva à la maison épuisée, parce qu’il avait pris trois portos, gravit difficilement l’escalier, tomba en position fœtale dans le lit et entendit le frottement des pantoufles de Mme Matilde dans le couloir :

– Tu te sens bien, mon petit saint ?

Lourenço se limita à répondre un :

– Hm… hm – et il s’endormit.

Il rêva de papillons, de beaucoup de papillons, de toutes les couleurs, et de colibris et de chrysanthemes et de nénuphars dans un jardin infini. Cependant, le « crrr » de Gregório le tira de force de ce paradis onirique. Il s’étira, revêtit le kimono, chaussa les pantoufles et descendit mollement au salon.

– A quelle heure es-tu rentré hier soir ? demanda Mme Matilde avant d’avaler un biscuit à la gelée de fraises.

– Je ne me souviens pas, maman, répondit Lourenço en mélangeant le café au lait.

– Comment tu ne t’en souviens pas ? Tu n’as pas de montre ?

– J’ai oublié de regarder – et il regarda Gregório qui l’espionnait avec un air complice.

– De cette maniere, tu vas finir par avoir des cernes. As-tu déjà remarqué comme Rodolfo a des cernes ? En fait, je n’aime pas du tout ce genre de compagnie pour toi.

– Rodolfo ? Écoute, maman, mais tu l’as toujours aimé, tu en as toujours fait l’éloge, tu disais que c’était un garçon délicat, éduqué, cultivé et tout ce genre de choses…

– Il est tout cela, c’est vrai. Mais j’ai entendu dire qu’il s’adonnait un peu à la boisson.

« Crrr… », faisait Gregório dans la cage.

– Écoute, maman… Je ne dirai pas qu’il n’aime pas son petit vin de porto de temps en temps… Apres l’opéra…

Mme Matilde se leva lentement à cause de ses rhumatismes et continua à parler tout en se traînant jusqu’au fauteuil d’osier de la véranda ou étaient posés les journaux du jour :

– Porto ? J’espere seulement qu’il ne t’entraîne pas au vice, à la débauche, aux continuelles sorties nocturnes… Mon fils, il suffit de commencer, et voilà : on n’arrête plus. Regarde seulement ton oncle Alfred…

Benício appela aux environs de cinq heures. La mere sommeillait apres le déjeuner. Même ainsi, Lourenço se mit à trembler quand il entendit sa voix à l’autre bout de la ligne.

– Aujourd’hui, je ne peux pas. Non, non, je ne peux absolument pas. Nous devons jouer au biriba[1] chez des amis. Non, non je ne peux pas ne pas y aller, je me suis déjà engagé. Je ne peux pas inventer d’excuses, …ce sont de grands amis à moi…Demain ?

Il réfléchit un peu et, finalement, accepta :

– C’est bien. Demain, c’est bien (à voix basse) à quelle heure ? A six heures ? C’est d’accord.

Il tira le fil du téléphone jusqu’au salon de visites, s’assis sur le sofa derriere le paravent et téléphona rapidement à Rodolfo :

– Tu t’imagines, Rodolfo, me trouver, moi, à six heures devant le Métro Boavista à Cinelandia[2] avec un va-nu-pieds de cet acabit ! Je ne peux pas, Rodolfo, je ne peux pas ! Un banquier ! Qu’est-ce que maman… Je sais, Rodolfo, je sais, mais… Non, ce n’est pas que je sois de famille noble ou riche, mais, malgré tout mon éducation…

C’était un dimanche gris. Un groupe de protestants entouraient un pasteur au centre de la place. Des couples d’amoureux de banlieue et des couples avec ou sans enfants se promenaient. L’odeur du pop-corn dans l’air et la vue de la barbe à papa dans la machine évoquaient pour Lourenço les lointains apres-midi du dimanche au parc d’attractions du quartier. Benício mettait du temps. Lourenço se leva, marcha jusqu’à la statue de Carlos Gomes, en fit le tour et revint vers le banc, en pensant que ce qu’il aurait du faire était d’être resté en donnant l’apparence du calme. Apres quinze minutes, il apparut.  Il venait en marchant depuis le Teatro Municipal. Lourenço le trouva mal habillé, différent de la nuit ou il avait fait sa connaissance dans le bar. Il chaussait des bottes et portait un pantalon et une chemise tres serrés. Ses cheveux étaient mal coupés et suintants de brillantine.

Benício vint immédiatement s’asseoir à côté de Lourenço avec un large sourire. Celui-ci ne savait pas comment entamer la conversation.

– On va au cinéma ? proposa-t-il.

Benício topa et suggéra d’aller voir un film d’épouvante à l’Odeon, mais Lourenço répondit avoir horreur des films d’épouvante, ils terminerent au Métro Boavista pour voir la Fille de Ryan.

– Imagine-toi qu’il s’est endormi au cinéma, Rodolfo ! Et il a ronflé ! Bien haut et la bouche grande ouverte ! Ah, non, Rodolfo ! Ça ne marche pas, non !

– C’est évident. Tu emmenes le mec voir un film long de trois heures !

– Ah, et en plus, il est d’un kitsch, Rodolfo ! Tu aurais du voir comment il était habillé… Des bottes… Et ces cheveux gominés…

– Ne sois pas exigeant, Lourenço, tu n’es plus en age…

– Et il habite Cascadura[3], Rodolfo ! Cascadura !

– Tu viens bien de Grajaú. Ce n’est pas si loin.

Benício rappela la semaine suivante. Lourenço était dans le doute, se rongea les ongles, se rappela avoir passé une nuit terrible, une nuit blanche et lui donna une derniere chance. Mais, et si maman le rencontrait un jour ? – pensait-il dans le taxi. Non, elle ne va pas le supporter. Et si par hasard, elle se doutait de quelque chose ? Que notre amitié est plus que de l’amitié ? Non, non, je vais lui poser un lapin. Je me dérobe, je disparais et il ne me téléphone plus jamais.

Il descendit, il chercha une cabine téléphonique et appela directement Rodolfo.

– Vierge du Ciel, tu es completement névrosé ! Vous n’avez encore rien commencé et tu penses déjà à ce que va dire Mme Matilde ?! Enfin, pour l’amour de Dieu, Lourenço…

Cette fois, Benício ne tarda pas beaucoup. Aux yeux de Lourenço, il parut même bien habillé. Et il n’avait pas de gomina dans les cheveux. Le décor aussi était plus accueillant : un snack à Copacabana. Benício demanda une biere et Lourenço un jus d’ananas et des crevettes panées.

– Tu m’as dit que tu travaillais dans une banque.

– C’est vrai.

– Tu es caissier ?

– Non. Je suis garde de sécurité.

Lourenço montra tous les symptômes d’un brusque choc : paleur, frissons et tremblement dans les jambes. Il était totalement scandalisé par la différence de classe sociale. Il ne savait plus de quoi parler avec un gardien de banque. Il lui demanda s’il n’avait pas peur des attaques à main armée, s’il savait tirer, s’il y avait déjà eu des tentatives de vol dans l’agence ou il travaillait etc. Soudainement, ce fut un tir nourri de questions auxquelles Benício avait du mal à répondre.

– Et toi ? Qu’est-ce que tu fais ? répondit-il quand il trouva une breche.

– Je suis retraité.  J’enseignais l’Histoire, et il lança un regard dans le vide, comme s’il se remémorait les temps de l’Université.  Apres ce moment de nostalgie qu’il revécut avec une apparente tranquillité, oubliant ses passions pour un étudiant, pour un ami et pour un inspecteur, passions non partagées et satisfaites uniquement sur le plan onirique, Lourenço en revint à son présent dilemme, c’est-à-dire poursuivre ou non sa relation avec Benício.

– Tu es loin…

– Je me rappelais le temps de l’université.

Lourenço suggéra alors une promenade Avenida Atlantica.  C’était la fin de l’apres-midi, et lui, qui n’avait jamais eu la moindre aventure, s’inquiétait de savoir comment commencer, comment il pourrait passer de la simple camaraderie à un rapport plus intense. « Mais est-ce que c’est que ce que je veux vraiment ? Avec Benício ? Un gardien de banque ? De quoi vais-je lui parler dans les jours qui suivent ? »  La question le tourmentait au point qu’il prit congé de Benício à la hauteur de Princesa Isabel, inventant une excuse quelconque, et revint à la maison de Grajaú.

– Tu n’as pas besoin de te marier avec Benício, pour l’amour de Dieu, Lourenço ! Baise un coup avec lui, et voilà ! Tu n’es pas attiré par lui ?

– Je ne sais pas, Rodolfo, je ne sais pas… Je te jure que ne sais pas… Et en plus, ces vêtements, cette dent en or…

– L’attraction n’a rien à voir avec les vêtements ni avec les dents en or. Tu es attiré ou pas ? Hein ?

– Non ! Non ! Non ! – Lourenço raccrocha rapidement en se jetant de maniere quelque peu dramatique sur l’appareil.

 

 

*

 

Au cours de cette nuit, il rêva qu’il donnait des leçons de piano à son ancien éleve du Pedro II, le même pour lequel il s’était pris de passion des années auparavant. Ils répétaient la sonate Waldstein de Beethoven quand le garçon se leva soudainement : ce n’était plus l’éleve, mais Benicio vêtu seulement d’un maillot de bain. Il sauta au milieu de la piece et commença à prendre des poses d’haltérophile pendant que le pianola  exécutait La Cumparcita. Lourenço lui susurra :

– Attention ! Attention ! Maman peut apparaître d’un moment à l’autre ! Elle a des insomnies !

A mesure que la musique augmentait, Benício exécutait les pas d’une danse sensuelle comme un danseur de cabaret. Lourenço le suppliait, mais en vain : Benício paraissait de plus en plus concentré par son numéro. Lourenço joignit les mains, s’agenouilla, sentant la transpiration dégouliner de son front et de ses tempes jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre avec fracas :

– Lourenço ! Il est midi passé et tu dois nettoyer la cage de Gregório ! cria la mere.

Lourenço s’assit sur le lit en transpirant et le cœur battant la chamade.

– Qu’est-ce que tu as, mon fils ?

– Un cauchemar, j’ai fait un cauchemar.

– Ah, mon petit fils chéri, qu’est-ce que tu as rêvé ?

– Que vous vous noyiez.

– Comme cette fois-là à Paquetá[4]? Aïe, je me suis quasi vraiment noyée ce jour-là… Mais, tu t’en souviens encore ? Tu étais si petit…

« Crrr… », fit Gregório du balcon là en-dessous. Lourenço se lava précipitamment le visage, passa la robe de chambre en soie et descendit s’occuper du coq de roche, avant même de prendre l’indispensable tasse de café au lait, parce que bientôt ils déjeuneraient. Pendant le déjeuner, quand le téléphone sonna, Lourenço sentit des frissons. C’était Geraldina annonçant qu’elle arriverait en retard lundi.

– Mais cette fille est d’une insolence incommensurable ! Je ne la mets pas à la rue parce que cela fait années qu’elle est ici et parce qu’elle t’a élevé. Sinon…

Lourenço macha les boulettes sauce tomate avec soulagement. Il but une gorgée d’eau et soupira.

– Tu es pale, Lourenço, tu as besoin de prendre le soleil. Pourquoi ne vas-tu pas faire un tour apres le déjeuner ?

– Je crois que j’irai.

Quand il est revint, le soir tombait. Il avait marché jusqu’à l’épuisement. Il décida d’appeler Rodolfo d’un téléphone public, mais abandonna l’idée, apres tout un rêve érotique n’était pas un motif pour déranger un ami. Que pouvait-il faire contre un rêve érotique ?

En pleine obscurité de six heures, retentit la sonnerie du téléphone. Lourenço trembla, hésita, mais cependant finit par répondre.

– On sort aujourd’hui ? résonna la voix de Benício de l’autre côté de la ligne.

Il répéta parce que Lourenço semblait ne pas avoir entendu.

– Aujourd’hui je ne peux pas. Nous avons de la visite.

– T’as toujours de la visite. Ou c’est de la visite ou c’est un jeu de cartes.

– Non, non ce n’est pas toujours ainsi. Ça arrive…, répondit-il timide comme un adolescent.  Demain. Que dis-tu de demain ?

– Demain, c’est moi qui ne peux pas. Je suis de service pendant la nuit. Mercredi ? A dix heures ? Sur le même banc, là, à Cinelandia ?

– Cinelandia noooon… S’il te plaît… C’est que le soir, Cinelandia, il paraît que c’est dangereux…

– Mais non, pas du tout.

– Alors, écoute…, et Lourenço mit la main sur le téléphone pour étouffer la voix :

– Pourquoi pas dans ce snack de Constante Ramos ?

– Celui de Copacabana ? Bof… dans un snack… Y va pas être fermé?

«  Ou est-ce qu’il veut que je l’emmene ? Au Bec Fin ? »

– Tope là. Au snack, à dix heures.

Aussitôt apres avoir raccroché, Lourenço se mit au piano. La nuit tombait, il regarda Gregório paisible dans la cage et un clair de lune qui illuminait le balcon plein de dahlias et géraniums. La langoureuse mélodie de Chopin emplit son cœur d’une douce sensation d’attente. Benício apparut à dix heures quinze en uniforme.

– Je suis venu directement de la banque.

Ils burent de la biere dans le snack violemment illuminé et plus tard dans un bar Avenida Atlantica. Lourenço regardait profondément Benício dans les yeux sans prêter attention au mouvement de la rue.

– On va au motel ? proposa enfin Benício, avec de nombreux sous-verres à biere empilés sur la table.

– Quoi ?! Un motel ? Tu es fou ?

– T’es jamais allé au motel, toi ?

– Oui, j’y suis déjà allé, bien sur que oui. Mais, c’est que je n’aime pas les motels.

– Ou alors? Chez toi ?

– Ah non ! Tres Sainte Vierge ! Ma mere… ma mere est une dame et elle ne comprend pas ce genre choses… Allons, Allons…

– Je vais t’emmener dans un hôtel super.  Il n’y a pas de motels comme ça à Barra ou y sont pleins de gloriole. Un motel classe.

– Et ou est-ce que c’est ?

– Lapa[5].

– Mon Dieu.

 

*

 

 

– Rodolfo ?

– Dis-moi, Lourenço.

– Tu ne peux même pas t’imaginer ou je me suis retrouvé hier soir.

– Dans une boîte de nuit de la Galeria Alasca[6].

– Dieu m’en garde ! De ma vie, je n’ai mis les pieds dans une boîte de nuit et jamais je ne les y mettrai ! Dans un motel à Lapa.

– Tu pousses des cris à cause de la boîte et tu finis dans un motel à Lapa.

Lourenço alors raconta tout à Rodolfo sans rien cacher : l’odeur de moisi de la peinture du mur qui s’écaillait, la lumiere noire et… le corps de Benício.

– Alors ? Tu as aimé ou tu n’as n’a pas aimé ?

– Ah, Rodolfo ! – et il se laissa tomber sur la chaise empaillée à côté du téléphone.  Mais aussi plus jamais ! Plus jamais !

 

*

 

Mais Benício n’appelait pas. Deux semaines sans entendre sa voix au téléphone. Lourenço marchait agité à travers le salon, enveloppé de sa robe de chambre habituelle, transpirant beaucoup à cause de la chaleur de novembre. Les crrr de Gregório l’irritaient à tel point qu’un jour il donna un coup sur sa cage, ce qui rendit l’oiseau encore plus agité et hystérique.

– Que t’arrive-t-il, Lourenço ?  Tu es agité… Tu ne me parles quasiment pas, tu ne tiens pas en place… disait Mme Matilde en interrompant sa broderie. En fin de compte, qu’est- ce qui te passe ?

– Rien, rien, maman. C’est la chaleur qui me rend de mauvaise humeur.

Par un dimanche gris Rodolfo vint faire une petite visite. Mme Matilde lui offrit un gateau du chocolat qu’elle avait fait la veille et puis un café. Lourenço mit une mazurka de Chopin sur le pianola comme musique de fond pour la conversation.

– Vous n’allez pas à l’opéra ? voulut savoir Mme Matilde, craignant de rester seule.

– Aujourd’hui il n’y a rien. Ils y exhibent un ballet qui est une offense au bon gout, répondit Rodolfo en faisant la moue pour essayer de boire le café brulant.

– Lourenço est distrait…, observa Rodolfo, apres une pause qui ne dura pas plus de deux secondes.

– Il est comme ça ces derniers temps. Il a la tête dans la lune.

– Je pense voyager.

– Ce que je pense, c’est que tu devrais te trouver une occupation, déclara Mme Matilde. Un retraité s’ennuie en restant à la maison sans rien faire…

Le téléphone sonna alors. Lourenço sauta hors du fauteuil en osier et courut décrocher.

– J’suis ici au caboulot sur la place. J’suis ici à t’attendre.

– Je ne peux pas ! Je ne peux pas, Benício ! murmura Lourenço en se bouchant avec le doigt l’oreille gauche à cause de la musique du pianola qui maintenant jouait une rumba.

J’ai de la visite ici.

– T’as toujours de la visite.

Benício fit une courte pause et poursuivit :

– Donne une excuse. Dis que tu as un ami qui t’attend…

– Je ne peux pas ! Je ne peux pas ! Écoute, appelle-moi un autre jour.

– Je t’attends ici.  A une heure, tu rappliques.

Cette certitude prit Lourenço de court. Il en vint à transpirer sur le front et dans le dos.

– Tu as une tête à faire peur, dit Rodolfo. Si on allait faire un tour ?

– Non, non, ce que je veux, c’est rester ici. J’ai le corps paresseux aujourd’hui… Maman, voulez-vous me servir un Porto ?

Mme Matilde sortit de l’armoire vitrée une carafe en verre guilloché et trois petits verres.

– Cela me revigore, dit Lourenço.

Quand le pianola exécutait la rumba, Gregório se montrait gai et faisait un cr… cr… cr… connu avec plus d’excitation. La nuit tombait, les cigales chantaient et Mme Matilde alluma les lampes à abat-jour du salon. A la fin, Rodolfo se lança dans une danse avec la vieille dame, qui riait beaucoup. Seul Lourenço paraissait être tombé dans un état entre mélancolie et inquiétude.

Rodolfo prit congé à neuf heures. Il travaillait dans le lendemain, il avait besoin de se coucher tôt. Lourenço allait lui souffler à l’oreille : « Ne me laisse pas seul cette nuit », mais Mme Matilde accompagna l’ami jusqu’au portail. Là, Lourenço se figea et resta en contemplation de la place et du seul bar éclairé.

– Allons-y, sinon tu vas prendre l’humidité, mon fils. Le ciel s’était éclairci et une lune pleine parut.

– Allons, rentrons, maman.

Lourenço mit alors une petite valse de Strauss sur le pianola, se servit un Porto à plusieurs reprises et s’étira dans le fauteuil en osier.

– Tu vas encore boire, mon fils ? Aujourd’hui c’est dimanche.

– Je ne travaille plus, maman. Et je n’ai pas sommeil.

– Avec le pianola qui joue, Gregório ne dort pas. Regarde seulement comme il fredonne cette valse de Strauss.

Mme Matilde alla se coucher, et Lourenço jeta un regard humide par la fenêtre qui donnait sur la place. Soudain il entendit un sifflement. Il arrêta le pianola, éteignit les lumieres et ouvrit légerement la persienne. La rue était déserte. Il avait déjà du partir, apres tout il était neuf heures et demie. Un autre sifflement. Aigu, coupant.

« Oh, mon Dieu ! Je ne peux pas ! Je ne peux pas ! »

Il revint à la fenêtre, espionna à travers une ouverture de la persienne et voilà qu’il discerna une silhouette. Une silhouette furtive autour de la maison. Lourenço s’étendit sur le sol jusqu’à ce que les sifflements cessent completement. Il se leva, alluma les lumieres, il remit la petite valse sur le pianola et, au moment de se servir encore un porto, il entendit des pas dans le couloir.

– Voilà-t-il pas que j’ai encore des insomnies ? se plaignit Mme Matilde en s’asseyant sur le sofa.

Lourenço leva son verre :

– Un toast.

– A quoi, mon fils ?

– A Gregório, à vous et moi.

 

Auteur : Jorge Sá Earp

Traduction : Pascal Lauwers

 

 

 

 

 

 



[1] Jeu de cartes.

[2] Place des cinémas.

[3] Banlieu de Rio de Janeiro.

[4] Île de la Baie de Rio de Janeiro

[5] Quartier historique de Rio de Janeiro, célebre pour son aqueduc

[6] Haut-lieu de la vie gay.



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